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"Soif d'espérance, soif de Dieu" (JMJ 2013)

Soif du CielLe 24 juillet 2013, dans le cadre des catéchèses données par des évêques aux jeunes des JMJ présents à Lourdes et en lien avec Rio, Mgr Nicolas Brouwet a donné une catéchèse sur le thème "Soif d'espérance, soif de Dieu." En voici l'intégralité.

 

"Soif d'espérance, soif de Dieu."

  • Un des défis de la jeunesse, c’est-à-dire de l’adolescence et de l’âge étudiant, c’est de réussir à prendre son envol. C’est de devenir capable de quitter les siens et de bâtir sa propre vie.

  • Ce n’est pas si simple parce qu’on aime ses parents, ses frères et sœurs ; on est habitué aux repères, qu’on a depuis quinze ou vingt ans. Ces repères nous sécurisent. Ils nous protègent de l’angoisse d’avoir à quitter les siens et à faire autre chose.

  • Et pourtant on est pressé de trouver sa place dans le monde, de prendre des responsabilités, de décider de l’orientation de sa vie, de poser des choix personnels ; parfois aussi de prendre de la distance vis-à-vis de ce qu’on nous a enseigné, de ce qu’on a toujours fait en famille. On est parfois pressé de sortir du moule dans lequel on se sent à l’étroit.

  • Cette joie de prendre son envol passe logiquement par la construction de relations nouvelles. Apprendre à bâtir une relation : c’est tout l’enjeu des années de jeunesse (15-25 ans).

  • La plus belle expérience que l’on peut faire lors de l’adolescence, c’est l’expérience de l’amitié ; et elle est fondamentale, elle est déterminante. On peut croire que l’amitié est un à-côté de la vie, quelque chose qui vient en plus, qui est sympa mais pas absolument nécessaire ; parce que, ce qui est nécessaire c’est de faire de bonnes études, développer ses compétences, faire du sport, bref développer son esprit et son corps. En fait on ne réfléchit pas assez sur l’importance de l’amitié. La manière de gérer, de construire, de bâtir vos amitiés est déterminante et engage vos relations présentes et futures. J’aimerais m’y arrêter avec vous sur cette question de l’amitié et faire le lien avec l’espérance.

A) L’amitié

  • Ce qui est nouveau, pour soi, dans l’expérience de l’amitié, c’est qu’on est à mener à construire soi-même une relation sans que les parents y soient pour quelque chose.
  • 8 dimensions, aspects de l’amitié :
  1. D’abord d’être choisi. Expérience nouvelle quand on sort de l’enfance. De se sentir aimé pour soi-même. Si on est choisi, c’est qu’on nous préféré parmi d’autres : pour des qualités, de l’humour, de la douceur, un charisme de relation, d’organisation, de joie…

  2. Partager. Partage d’activités communes. Partage d’idées, de convictions, de passions communes. L’amitié est l’expérience d’un dialogue, de confrontations, de recherches ensemble pour aller plus loin ; pour grandir ensemble hors du cadre familial.

  3. Devenir responsable de l’autre : sentir qu’on compte pour quelqu’un mais surtout qu’on compte sur nous. C’est responsabilisant. On nous confie un secret ; on peut être utile gratuitement à des gens qu’on aime.

  4. D’éprouver la chaleur, le réconfort de l’amitié. On fait l’expérience de l’importance d’avoir des amis, de la joie de les retrouver, de se téléphoner, d’échanger hors des liens de parenté. Mettre en mot devant l’autre des sentiments, des émotions qu’on éprouve et qu’on ne peut confier qu’à un ami. Il y a une part de consolation, d’encouragement dans l’amitié.

  5. Faire l’apprentissage d’une relation dans la liberté. On pressent aussi que cette expérience ne nous est pas enseignée. Elle est laissée à notre libre initiative et dépend beaucoup de nous. Elle ne fait pas partie des connaissances à acquérir dans le cadre de la vie scolaire, universitaire. On fait donc l’expérience d’une liberté qui se déploie en fonction de nos attentes, de notre recherche personnelle, de nos désirs de nous ouvrir.

  6. Dans l’amitié on ouvre à l’autre sa demeure intérieure : aimer, c’est ouvrir mon espace de liberté à ta liberté. Entre dans ma vie, entre chez moi, dit-on à l’ami, avec ce que tu es, avec ce que tu vas devenir. Ce point de la liberté est essentiel parce que l’amitié ne cherche pas à maîtriser l’autre ou à s’en protéger mais à respecter profondément ce qu’il est dans la confiance, en chassant toute peur. L’amour parfait chasse la crainte, dit saint Jean.

  7. On découvre aussi la joie du groupe : de compter pour plusieurs, d’être invité et donc d’être attendu ; d’avoir sa place dans un groupe constitué. C’est très rassurant parce qu’on comprend qu’on aura une place dans le monde des adultes.

  8. Sens de la fête : joie d’être ensemble. La fête est orientée à la rencontre. 0n célèbre l’amitié commune, la confiance mutuelle, le partage de valeurs, d’idées, d’un certain regard sur la vie.

Remarque : vous utilisez beaucoup internet pour étendre et entretenir votre réseau d’amis. C’est un outil incroyable qui peut permettre d’amplifier cette expérience de l’amitié. D’abord par la découverte de nouveaux ami, par le partage d’informations, par la possibilité d’échanger de manière pratique, même à l’autre bout du monde, même en se voyant par skype.

  • Découverte de soi. Un des fruits de l’amitié est la découverte de soi. Vous ne vous en rendez peut-être pas compte mais on se découvre dans la relation. C’est par ce qu’il y a un « tu » que l’on prend conscience de son « je ». C’est parce que quelqu’un nous a choisi dans la relation d’amitié que l’on prend conscience de ce que l’on vaut, de l’intérêt qu’on a, des richesses qui nous habitent. C’est parce que quelqu’un s’approche de nous qu’on s’aperçoit qu’on est fréquentable. C’est là que l’on fait une des expériences les plus hautes de notre existence : on s’aperçoit qu’on a quelque chose à donner, que l’autre peut se trouver enrichi par notre présence, par notre action, par notre réflexion.

  • C’est à travers l’autre que l’on découvre ses talents, ses charismes ; voilà un des plus beaux fruits de l’amitié : l’ami nous révèle à nous-mêmes. Il nous montre ce que nous avons en nous de grand, de beau, de réussi ; ce que nous sommes capables de faire.

  • Il est important de rendre grâce pour cela. Nous nous éveillons à la conscience de nous même par le regard que les autres portent sur nous.  Ce regard est une richesse et une source d’espérance.
  • L’autre, l’ami est un don qui nous rend à nous-mêmes. Son regard sur nous nous encourage, nous rassure, nous sécurise, nous donne de l’assurance. C’est parce que certain nous font confiance que nous avons confiance en nous.

  • Vous voyez combien il est important de savoir faire confiance. C’est un  cadeau immense que l’on fait à l’autre.

  • On découvre alors que l’amitié comporte une exigence : de ne pas avoir peur de se tenir en vérité devant l’ami ; parce qu’il nous aime tel qu’on est, avec nos richesses et nos pauvretés. La confiance repose sur la vérité. Si on joue un rôle, si on se cache, alors la méfiance s’installe. Mais sinon ose se présenter tel qu’on est, alors l’amitié est solide ; elle peut durer toute une vie. Un prêtre disait un jour : on n’a pas vraiment aimé quelqu’un si on n’a pas accepté qu’il nous déçoive…

B) La traversée de l’épreuve

Dans les années de jeunesse, il y a ces amitiés, cette ouverture au monde pleine de promesse, cette découverte de soi. Mais il y a aussi les moments d’épreuve. On s’ouvre à la relation, on se crée des réseaux, on découvre le monde de l’amitié mais on peut faire, dans ces domaines, des expériences douloureuses :

  • Il y a d’abord les ruptures et les trahisons dans les amitiés. On a été sincère, authentique ; et on s’est donné dans une relation. Et puis, soudain, c’est l’incompréhension, les tensions, la rupture. On en sort trahi, blessé. Parfois on met du temps à s’en remettre. D’autant plus qu’on s’était investi dans cette relation, qu’on a laissé venir l’autre dans notre intimité. Et qu’il a laissé notre cœur en souffrance. On éprouve dans ces moments-là un sentiment d’abandon.

  • L’épreuve est encore plus marquante quand la relation a comporté un échange sexuel. On se sent encore plus trahi ou trompé parce qu’on avait ouvert à l’autre une zone d’intimité dans laquelle personne ne peut rentrer.

* Souvent, en entrant dans une intimité sexuelle, on ne s’est pas rendu compte à quel point c’était engageant.

* C’est qu’on ne peut toucher au corps de l’autre sans toucher au plus profond de son être. Il n’est jamais insignifiant de poser la main sur l’autre et de laisser l’autre poser sa main sur nous. Quand on touche au corps, on touche au cœur.

* C’est justement ce qui est très sécurisant, très apaisant : d’ouvrir une part intime de son être. On sent qu’il y a là une belle preuve d’amour. Mais si je laisse pénétrer l’autre dans cette sphère d’intimité, il est aussi le témoin de la part fragile de moi-même : il commence à me connaître dans la vérité de mon être.

* Voilà pourquoi, ensuite, la rupture est douloureuse : parce qu’il avait ma confiance et qu’après avoir connu mon intimité il s’en retire et devient un étranger.

* La sexualité est très engageante malgré tout ce qu’on peut dire à ce sujet. Et si elle est cause de souffrance, c’est parce qu’on ne se rend pas compte à quel point elle exige, en amont, avant de s’y adonner, de bâtir une relation dans laquelle on s’est vraiment engagé.

  • Nous pouvons connaître aussi une rupture avec un groupe d’amis. Certains ont fait cette expérience d’avoir été lâché par son groupe, de s’être senti mis à l’écart ou d’avoir cru en faire partie et de s’apercevoir qu’on était de trop…Un groupe peut être dur.  Il y a parfois, dans les groupes d’amis, des règles plus contraignantes que les règles familiales. Il faut parfois s’habiller pareil, raisonner pareil, penser pareil, s’exprimer pareil…L’appartenance à un groupe nous rassure quand on aborde l’âge adulte parce qu’on est aidé à quitter le cocon familial. Mais c’est parfois aux dépens de la liberté intérieure. On pose parfois, à cause du groupe, entraîné par le groupe, des actes que l’on n’aurait jamais décidés seul.

C’est d’ailleurs pour cela qu’être abandonné par un groupe peut nous faire beaucoup souffrir : parce qu’on s’y était investi, parce qu’on avait même sacrifié une part de sa liberté et qu’on se retrouve à l’écart dans un sentiment de solitude et de trahison.

  • L’expérience douloureuse de l’abandon peut venir aussi des ruptures familiales. Certains d’entre vous ont vu leur parents se séparer, divorcer. Ce qu’on aimerait, en fait, c’est que nos parents s’entendent et restent ensemble. Pourquoi ? Parce qu’on sait bien que leur amour est notre raison d’être, qu’ils nous ont conçus dans un acte d’amour  et que nous sommes le fruit de cet amour. Nous avons besoin, pour grandir, d’avoir cet amour devant les yeux et de savoir qu’il existe encore, qu’il est vivant, qu’il est solide malgré les disputes qui font partie de la vie conjugale.

  • On voit comment la joie d’entrer en relation peut être ternie par les ruptures et les expériences d’abandon. Se sentir abandonné par un ami, une amie, par ses parents peut être cause de grandes souffrances. C’est à un point tel que, parfois même, on ne veut plus croire à l’amitié, ou à l’amour, ou au mariage.
  • Cela nous fait aussi parfois douter de nous-mêmes. Je vous ai dit que l’ami nous révèle à nous-mêmes. Mais une rupture peut nous laisser aussi un sentiment amer de ne rien valoir. Et si celui qui m’abandonne avait raison ? Pare que je ne vaux rien, parce que je n’ai rien pour moi, parce que je ne réussis rien et que je n’ai aucun intérêt.
    Pour peu qu’on soit en échec scolaire, qu’on ait raté un examen, un concours ; pour peu qu’on peine en classe et que les bons résultats ne soient pas au rendez-vous. On en ressort avec une mauvaise image de soi.
  • Vous savez certainement que les addictions à la drogue, à l’alcool, au jeu, au sexe viennent d’abord de ce sentiment d’échec. On ne trouve pas en soi les moyens de se relever, de se mettre debout pour repartir. Alors il faut les chercher ailleurs. Il faut, en fait, des euphorisants pour égayer une existence qu’on traîne avec soi comme un fardeau. C’est comme si, ne parvenant pas à trouver sa place dans le monde on se réfugiait dans un autre monde, fruit de nos désirs, de nos attentes, un autre monde qu’on contrôlerait, dont on fixerait soi-même les règles, pour ne pas voir à affronter le monde réel, le monde tel qu’il est.

  • Vous savez aussi qu’internet – qui est un formidable instrument de communication, de mise en réseaux, d’ouverture au monde comme il n’en a jamais existé – peut-être aussi le moyen d’échapper au monde en s’enfermant dans sa solitude. On n’est plus que face à un écran. On peut ainsi rester connecté sans être capable de construire de vraies relations.

C) Le Christ, notre espérance

  • Le Christ Jésus vient au milieu de ces tourments pour nous redire combien nous sommes aimés de Dieu son Père. Il vient nous montrer tout l’amour que le Père a pour nous et nous confirmer dans notre désir et dans notre joie d’aimer.

  • Il vient nous dire que Dieu nous a créés pour que nous partagions sa propre vie : la vie de la sainte Trinité qui est une vie d’amour : le Père aime le Fils dans la communion de l’Esprit.

  • Dieu veut nous faire partager cette vie-là. C’est ce que nous appelons la vie éternelle et que nous proclamons à la fin du Credo. Qui a déjà réfléchi à ce qu’est la vie éternelle ? En fait, la Vie éternelle ne veut pas dire : vie « illimité », « interminable » ; cela veut dire : vie « en plénitude ».

Qu’est-ce que nous appelons, dans la foi chrétienne, une vie en plénitude ?

  • Une existence vécue non pour soi seulement mais pour les autres.

  • Dieu a mis en nous des charismes, des talents, des richesses pour les faire fructifier pour nous, pour les autres, pour construire le monde dans le quel nous vivons. Et avoir ainsi l’amour des autres puisé en Dieu pour horizon ultime. Et bâtir de cette façon la civilisation de l’amour qui n’est pas une utopie mais notre espérance : l’espérance que l’amour peut être à l’origine et au terme de nos projets, de nos initiatives, de nos décisions.

  • Un amour qui n’est pas seulement un sentiment qui nous attire vers l’autre ; mais un amour qui vient du plus profond de nous-mêmes, un amour qui est une décision et un engagement pour l’autre.

  • Cet amour est un amour que, dans notre tradition chrétienne, on appelle « l’amour d’amitié », un amour qui cherche le bien de l’autre.

En effet : on peut être tenté de se chercher soi-même à travers l’autre :
- On aime une fille parce qu’elle nous met en valeur
- On aime un garçon parce qu’il ressemble à notre père
- On a des amis parce qu’ils nous sortent de chez nous
- On aime quelqu’un parce qu’il me ressemble et que je me trouve rassuré quand je les fréquente…

  • Or l’amour qui vient de Dieu est un amour qui ne se recherche pas lui-même mais qui cherche le bien, le bonheur, la joie, la paix de l’autre. C’est un amour qui se demande : qu’est-ce qui va te faire grandir ? qu’est-ce qui est bon pour toi ? Comment je peux m’engager pour que tu avances, pour que tu trouves ton chemin ?
  • C’est donc un amour de service.
  • Le geste du service par excellence, Jésus nous le montre dans le lavement des pieds. Epoux : se mettre au service l’un de l’autre.
  • Mais le plus haut service : c’est la croix. Quand Jésus donne sa vie pour chacun de nous ; pour que nous ayons la vie. La croix nous dit l’amour : amour dont nous sommes aimés ; amour qui est notre vocation.
  • Notre cœur est fait pour cet amour : un amour qui a une dimension divine. « La mesure d’aimer de Dieu, c’est d’aimer sans mesure ».
  • Nous avons été créés pour cela : pour connaître la joie de cet amour et vivre un amour puisé en Dieu, qui dépasse nos capacités humaines.
  • Voilà pourquoi il faut le recevoir du Saint Esprit qui est l’amour entre le Père et le Fils. Confirmation : l’Esprit Saint nous apprend à aimer à la dimension de Dieu.
  • C’est cela la vie éternelle, la vie en plénitude : quand nous aimons aux dimensions de Dieu. C’est la vie de Dieu déjà commencée. Et la vie éternelle commence sur cette terre.
  • Quand on parle d’espérance, c’est de cela qu’on parle : tu es capable de commencer, dès maintenant sur cette terre, par tes engagements, par ta manière d’être, par les choix que tu fais, par l’amour que tu portes autour de toi, de commencer à vivre la vie éternelle, et rien ne peut t’en empêcher. Parce que tu as toujours la possibilité d’aimer.
  • Même dans les moments douloureux : au moment des ruptures, tu peux être artisan de paix et refuser la colère ; dans les trahisons, tu peux poser un acte de pardon et continuer le dialogue ; au moment des déceptions tu peux décider de ne pas t’en tenir là et continuer à espérer dans l’autre... : voilà l’espérance.
  • Voilà pourquoi le désir du ciel, le désir de la vie éternelle ne nous démobilise pas de nos engagements ; au contraire. L’espérance du ciel est à la source de nos engagements : quand je veux donner à la terre le goût du ciel. Quand je veux que l’amour de Dieu soit connu, répandu par mes actes. Les saints l’ont tous bien compris.
  • L’Espérance nous conduit à prendre soin de notre monde pour étendre humblement, avec nos propres charismes, le règne de Dieu, le Royaume d’amour de Jésus.
  • L’espérance est précieuse parce qu’elle nous mobilise alors même que, face à la crise actuelle, nous pourrions être tentés de baisser les bras et de désespérer.
  • Et cette espérance, beaucoup de jeunes en ont soif. Ils traversent les mêmes épreuves que vous ; ils ont parfois l’impression d’un vide de leur existence, d’un non-sens. Or c’est vous qui pouvez leur donner l’espérance qu’ils cherchent. C’est vous qui les côtoyez (et non moi ou les prêtres ou les animateurs). Vous pouvez leur donner cette espérance en les aimant : d’abord en les aimant : c’est-à-dire en témoignant de l’amour que Dieu a pour eux par des paroles mais aussi par des actes.

Mgr Nicolas Brouwet, évêque de Tarbes et Lourdes,
catéchèse donnée à Lourdes le 24 juillet 2013